05 juin 2016

L'année pensionnaire

L'année pensionnaire

L'année pensionnaire

d'Isabelle Lortholary, Gallimard, 2016

"Un matin de septembre Attali entre à Sainte-Catherine et ce à quoi j'ai accordé importance depuis mes sept ans recule dans l'oubli, au premier plan il n'y a que son visage et son sourire et ses cheveux couleur miel et chocolat. Il n'y a qu'elle et cette histoire que je raconte, dont j'aimerais tant qu'elle nous soit commune, dont je ne suis pas certaine qu'elle ne soit pas que la mienne. Aujourd'hui encore je n'arrive pas à dire que j'aimais Attali et c'est une phrase très facile à dire."

Sur le roman, il y avait le bandeau rouge de Gallimard avec noté "Une fascination". Le terme est exact : L'année pensionnaire fascine et m'a séduite d'emblée, telle Attali fascine notre narratrice de quatorze ans. Car le roman d'Isabelle Lortholary est une histoire d'amour, de rage, d'obsession éperdue pour une chimère, pour une jeune fille que la narratrice idolâtre, et projette sur elle fantasmes et désir jusqu'à la folie. La narratrice se replonge dans ses souvenirs d'adolescence, dans un pensionnat où elle a vécu une grande partie de sa vie en tant qu'enfant et adolescente. La description de la pension, de ses règles, du curieux état à la fois de torpeur, de vie réglée, mais aussi de rigidité, nous plonge dans une sorte de temps replié sur soi alors que nous sommes au milieu des années soixante-dix, un éden où les filles vivent entre elles, coupées du reste du monde - notamment masculin - perçu alors comme une prison à la fois rassurante et asphyxiante, une "chasteté de gynécée". Dans cet univers réglé, qui reproduit année après année, génération après génération, la même éducation, les mêmes fillettes obéissantes, la narratrice va voir une autre jeune fille débouler, et alors bouleverser sa mécanique. La nouvelle donc se nomme Attali, à des origines juives et une histoire trouble - elle vient d'Amérique, ses parents sont décédés tous les deux en Israël ; elle est de deux ans l'aînée de la narratrice, qui va être aussitôt troublée par Attali, et va vouloir, par tous les moyens, mêmes les plus cruels, s'approcher d'elle. Attali lui demeurera jusqu'au bout un mystère, à la fois indifférente au monde qui l'entoure, et toujours plus intrigante.

Au-delà de cette histoire, c'est l'écriture d'Isabelle Lortholary qui m'a conquise : l'auteure dépeint admirablement, avec poésie et subtilité, dans une prose à la fois délicate et crue, toute l'ambivalence de l'adolescence - le désir qui éclot, l'attraction qui vire à l'obsession, la méchanceté et la cruauté qui peut jaillir d'un coup, la solitude et la souffrance qu'elle amène. Les souvenirs sont évoqués à la fois avec une certaine nostalgie mais aussi teintés d'une amertume sombre. Les sentiments, les sensations nous sont décrits avec précision, permettant alors au lecteur de s'immerger complétement dans la pension et son univers ouaté et pourtant dangereux. Les descriptions du pensionnat, au charme désuet situé en Ariège, non loin d'un sanatorium, proche d'une nature assez sauvage, offrent au récit une ambiance à la fois romantique et inquiétante, d'autant plus que la narratrice évoque quarante ans plus tard des lieux désormais effacés, disparus. Le roman oscille alors entre beauté et poison distillé tout doucement - une fascination donc, jusqu'au bout.

"On aurait dit qu'elle avait un secret, en forçant son coeur, en taillant au cou où pulse la vie, le connaîtrais-je ? Son front, où les pensées ne se laissaient pas toucher, j'aurais voulu y pénétrer pour la posséder : en elle l'imprenable et l'absolu, comme un éloignement du monde, des vivants, qui me fascinait et me révoltait, quelque chose d'inhumain."

 

Posté par Caroline Dumont à 12:58 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , ,


Commentaires sur L'année pensionnaire

Nouveau commentaire