22 avril 2016

Les petits orages

Les Petits Orages

Les petits orages

de Marie Chartres, l'école des loisirs, 2016

"Je crois que je partais avec Ratso parce que je ne comprenais pas tout de moi. J'avais l'impression de vivre une aventure. Et ce mot "aventure" me plongeait dans un état de conscience illimité, cela ressemblait à une sorte d'éveil permanent. J'avais juste envie de bouleverser l'immobilité de mon monde, les déchirures de ma jambe et la fracture de mon coeur."

 

J'ai débuté le livre pleine d'appréhension car l'intrigue du départ ne laissait pas présager un tel petit bijou d'enthousiasme et d'émotion ! Dans le beau roman de Marie Chartres, le héros se nomme Moses Laufer Victor Léonard, Moses vit mal son adolescence entre ses deux parents psy (spécialisés dans le comportement adolescent), ses éruptions de boutons, mais surtout son handicap. Car Moses est condamné à marcher avec une béquille suite à un accident qui a eu lieu il y a un an. Sa mère est en fauteuil roulant depuis l'accident, et très vite on comprend que Moses vit avec beaucoup de culpabilité cet accident dont il s'estime responsable. Au lycée, les choses ne sont pas évidentes, d'autant que Moses se sent fort diminué, qu'il a du mal à se déplacer, que les filles lui semblent un univers bien mystérieux et malheureusement inconnu, et que son seul ami est un dénommé Colin dont la vie ne tourne qu'autour de sa collection de cartes à jouer. Et un jour, va débarquer Ratso, un Indien à la fois immense et énorme (son surnom est Sticky Bear soit "ours collant ou gras"), original et sage, qui lui aussi a des cicatrices intérieures et extérieures. Les deux garçons vont alors se jauger mutuellement pour mieux s'apprivoiser, se rapprocher. Ratso va emmener Moses dans sa réserve indienne : Pine Ridge, où ses racines demeurent. Le temps d'un weekend, et d'une folle excursion dans les grandes plaines des Etats-Unis, les deux adolescents vont se découvrir frères de "déchirures de peau", mais surtout Moses va parvenir à regarder ses démons intérieurs, à connaitre et à appréhender la colère, et surtout à vivre avec.

Au-delà de cette belle et originale amitié qui nous est livrée, le roman évoque également un aspect historique et social de la vie actuelle des Indiens dans les réserves. Et puis l'écriture de Marie Chartres est délicieuse, recherchée, poétique et surtout à la fois drôle et émouvante. Chaque chapitre débute par un état d'esprit de Moses - "Je suis une béance" à "Je suis un bouleversement", jusqu'à l'affirmation finale prouvant le chemin identitaire parcouru : "Je suis Moses Laufer Victor Léonard", tel un cri de victoire. L'humour est beaucoup présent dans le roman, les événements extraordinaires aussi (la rencontre avec un vrai bison, la cérémonie indienne) et j'ai ressenti énormément de tendresse pour ces personnages à la fois si abimés, si meurtris et qui, pourtant, parviennent à faire jaillir du beau et du positif.

 

"Le soleil dans le ciel touchait à sa fin comme s'il devenait de la pure ponctuation, il marquait le point final de notre journée, après toutes les jolies virgules que nous avions vécues depuis ce matin. J'ai eu envie de le serrer entre mes bras, d'inventer une géographie minuscule pour nous deux, un endroit où il n'y aurait eu ni béquilles ni alcool, un endroit où il n'y aurait eu que des vivants, un endroit sans mort et sans blessures, un monde qui ne pouvait exister en somme."

Posté par Caroline Dumont à 16:47 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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