04 mars 2014

Plein hiver de Hélène Gaudy

Plein hiver

"D'où qu'elle vienne, la rumeur a dû naître à l'aube pour avoir déjà parcouru ce chemin, se former dans la nuit glaciale, ricocher contre les portes et les fenêtres closes avant de tirer enfin quelqu'un du sommeil, quelqu'un qui a très vite rameuté tous les autres."

Le roman s'ouvre sur une rumeur, un écho sourd, qui s'amplifie à travers la petite ville de Lisbon, dans le Nord des États-Unis. Une petite ville resserrée sur elle-même, ses grands espaces blancs, sa neige perpétuelle, son ennui lancinant, sa communauté. La rumeur est que David Horn est revenu. Un homme est revenu, à la place du jeune garçon qui avait disparu, quelques années plus tôt, à l'âge de quatorze ans. Le garçon est revenu, s'est transformé en un jeune homme, d'où l'on décèle encore quelques brides furtives de l'enfance. Il est revenu de tout (dont on ne sait pas grand chose d'ailleurs, tout est à imaginer : kidnapping, noyade ou autre ?) et tente alors de faire le lien avec le passé. A partir de ce retour, qui va susciter l'étonnement et la méfiance des habitants, l'auteure va alors alterner flux des souvenirs de l'enfance et temps présent : l'enquête de la police, émotions des parents de David et surtout le retour de celui-ci dans son ancienne bande. On a alors le récit de plusieurs solitudes, de plusieurs vies, dissolues, déboussolées, tristes.

Ce qui m'a séduit d'emblée c'est l'entrée dans ce monde ouaté, cette petite ville refermée, cette ambiance indéterminable que l'auteure parvient à rendre grâce à son écriture ciselée et limpide. C'est avant tout le mystère de l'adolescence que l'auteure cherche à percer. L'évolution des corps frêles et graciles d'enfant devenant ceux d'hommes en quelques temps. La naissance des sentiments, troubles, que Hélène Gaudy décrit avec une grande justesse psychologique. Des êtres en devenir, dont le seul but est de partir de cette ville, de cette vie étriquée et de s'en aller loin. L'auteure décrit admirablement l'adolescence. Chaque portrait d'enfant est relié au personnage qu'il est maintenant, où l'on voit alors le travail du temps. La disparition de David a fait éclater la petite bande qui s'était constituée autour de lui : Prudence la seule fille du groupe, Sam, l'ami fidèle qui s'est désormais "perdu en chemin" et les "garçons de l'eau" Tom et Jude, au charme rugueux. L'absence de David a ainsi installé l'idée que l'enfance était révolue, et ses jeux avec elle. Les passages évoquant les jeux des enfants, d'où émane une grande sensualité, les particularismes de leurs corps - postures, odeurs, cheveux, regards, une balade sur une rivière glacée, autant d'éléments constituant "le musée de leurs quatorze ans" sont les plus beaux du roman, sceptres d'une enfance perdue.

"S'asseoir sur les genoux des autres ou se caler entre leurs jambes, avoir contre sa poitrine leurs cheveux lisses, leur douce odeur de crâne, poser, en feignant l'habitude, la tête sur la chair élastique en dessous d'une épaule ou la tiédeur ferme d'un ventre, ces contacts étaient ce qu'ils avaient connu, dans leur jeune vie entière, de plus doux, de plus nouveau et de plus excitant. Prudence aurait pu accueillir dix garçons de plus dans la bande, elle les aurait aimés pareil, chacun pour ce que, d'après elle, il était et tous ensemble pour ce corps gigantesque dont elle ne pouvait plus du tout se passer."

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Posté par Caroline Dumont à 15:49 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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