02 janvier 2014

Je suis sa fille de Benoît Minville

Je suis sa fille

"Comment on en arrive là ? Comment on se retrouve à menacer de mort un inconnu dans une villa niçoise à neuf chiffres alors que l'on déteste la violence? Comment, à 16 ans et 364 jours, on traverse la France de part en part pour en finir avec le monde, réduire un système à néant et cracher son désespoir au visage de l'innocent que l'on veut voir coupable ? C'est plus simple qu'il n'y paraît - malheureusement. Je lui dois ça, car je suis sa fille de sang."

Elle s'appelle Joan et on devine que son père l'a nommée ainsi en l'hommage de la grande Joan Jett. Adolescente, Joan entretient un lien privilégié avec son père, un homme simple, qui l'a nourri à AC/DC, au rock et au dogme paternel "Né pour perdre, vivant pour gagner". Son papa pour qui 77 "toujours ce sera Londres et No Future" et qui lance à sa fille que ses "plus beaux voyages, je les ai faits entre le salon et ta chambre, quand tu me prenais pour Jolly Jumper". Bref un super-papa, aimant, protecteur et inculquant la liberté à sa fille, que nous aussi à travers les souvenirs de Joan, on prend d'affection. Seulement quand son père devient un visage de plus écrasé par le Grand Patron et finit à l'hôpital, intubé, le souffle entre la vie et la mort et plutôt plus proche de la mort, Joan voit rouge. Avec son meilleur pote Hugo et "l'emprunt" de la voiture du frère de celui-ci (et accessoirement de sa carte de crédit), Joan s'embarque sur un road-trip à travers une France qu'elle ne connaît pas : la France de la province, les petites routes, les villages qui se passionnent pour le Tour de France, la France des oubliés, des laissés pour compte. Avec dans la boite à gants, un cadeau pour le plus grands des patrons : un revolver, un vrai, lourd, noir, prêt à l'emploi et Joan compte bien l'utiliser pour venger son père...

De Paris à Nice, on va suivre le drôle de road-trip de ces deux jeunes, prêts à combattre la violence du quotidien, la violence de la crise, la violence de l'horreur communément admise dans le chômage. Deux jeunes qui sont dotés d'une belle répartie (surtout Hugo) et qui vont tenter de faire taire leurs angoisses pour enfin éreinter la rage qui brûle en eux (surtout Joan)... Seulement la route ne sera pas aisée, car si monter un plan destiné à faire tomber le Grand Patron est une chose, lui mettre une balle entre les deux yeux en est tout autre.

Benoît Minville cite plusieurs fois les films de Tarantino : on retrouve dans son récit la même verve, le même rythme frémissant, les mots qui volent, jouent, percutent, surprennent pour le plus grand plaisir du lecteur. Les mots détonnent et la plus grande arme de nos héros (face à la crise, à l'injustice de la vie pour Joan, face à la maladie pour Hugo), c'est leur art de manier les mots. Si le sujet est grave (la crise, l'acceptation de la mort), le langage ouvre une voie vers la légèreté et les interludes consacrées aux péripéties de Vasco et Djib sont hautement comiques. Le roman est à la fois tendre et cruel, brûlant d'actualité, grand étendard contre un système qui broie les individus. Au travers des confusions qui tenaillent Joan, viendra la maturité, éclairée par le souvenir et la parole de son père. Un héritage pur, bien plus vrai que tout l'argent du monde... Les passages où Joan "communique" en elle avec son père en sont bouleversants de justesse. Bref Je suis sa fille est un récit qui nous "recharge en vie" pour citer Hugo.

"D'un côté t'auras toujours des mecs pour se plaindre qu'ils ont gagné 1,3 milliard au lieu d'1,4 milliard, et de l'autre des bandes de smicards qui vivent à chrome... et des hordes de cadres massacrés. Comme ton père. Et bien sûr on continuera tous à consommer comme des connards, de façon immorale et démesurée. Alors que le vrai majeur dressé, il est là."

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Posté par Caroline Dumont à 22:39 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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