22 décembre 2013

Laisse brûler de Antoine Dole

Laisse brûler

"Chaque nuit ça le hante un peu plus, ces visions qui raclent le moindre espace entre sa peau et lui. Des obsessions dingues, à lui en décoller la chair sous leur salive bouillante. Des visions qui se greffent en appendices noirs, des prolongements de lui. Elles le parcourent jusqu'à trouver l'entaille. Le plus petit millimètre d'ouverture. Très vite c'est en lambeaux qu'il faut considérer le corps, entailles larges comme des fentes de boîte aux lettres, dans lesquelles glissent les impressions les plus désespérées. Maxime est allongé, là sans se douter, qu'au-dedans s'opèrent des changements radicaux. Parfaitement malléable en écorché type, les obsessions le remplissent doucement."

Il y a Noah, dont le souvenir d'un certain Julien l'empêche de vivre. Il y a Maxime, pour qui la fin de sa relation avec ce même Noah va doucement le détruire. Et il y a Julien, qui se réveille ligoté dans une cave. Entre ces trois hommes, un réseau de liens. Entre les trois, une même douleur les consume. Cette douleur, Noah l'endort à coups de dérivés de la chimie, le jeune homme - le personnage qui m'a le plus touchée - semble ne pas pouvoir oublier un dénommé Julien. Anéanti par ses angoisses, par une douleur que son coeur n'en peut plus de supporter, par sa mémoire qu'il ne veut plus entendre, Noah passe son temps à tenter d'éteindre ce sentiment de ravages en lui, en en créant d'autres : médocs, amants interchangeables, misère sexuelle et une obsession : trouver les moments les plus intenses des chansons - voix qui lâchent, qui hurlent, guitares qui saturent - et les stocker, et essayer d'en faire un baume, pour les plaies suitantes de son coeur.

Son aigreur, Noah la lâche sur Maxime. En le trompant allégrement, en lui parlant mal. Et plus il poursuit, plus Maxime s'accroche, moins il s'aperçoit des mensonges. Le jour où Noah le largue, Maxime tombe. De haut. Dépression, incompréhension, et puis le désespoir qui l'atteint, qui le submerge. Des quelques mots de la rupture par Noah, Maxime en retient un, un prénom, celui d'un certain Julien, présentateur télé. Et puis dans les visions de tristesse et de désastre, Maxime met au point un scénario haineux : faire souffrir ce fameux Julien autant que lui souffre...

Quatre actes pour ce triangle amoureux - même si j'ai du mal à parler d'amour ici, tant il s'agit là de sentiment de dureté, d'horreurs quotidiennes qui brisent des individus, le sentiment amoureux étant chez Maxime obsessionnel, pathétique. Dans le cas de Noah, le lecteur découvrira la raison de son mal-être, la source de la fin de son adolescence. Alors oui, c'est cru, les mots sont crachés, nous provoquant, nous malmenant. Oui c'est parfois dur à lire, et ça nous met le coeur à vif, et ça nous brûle de l'intérieur. Oui c'est glauque, dérangeant, l'écriture est confinée au mal-être et connaît peu de moments lumineux. Et pourtant, ça m'a complétement happée. Les chagrins y sont exprimés dans ce qu'ils ont de plus asphyxiant, de plus vrais, de plus béants, empoisonnant et dévorant les âmes, créant des êtres égoïstes, lâches, fous de douleur.

Un petit mot pour dire que j'attends avec impatience le prochain roman de l'auteur, Ce qui ne nous tue pas, titre qui pourrait s'appliquer ici. En exergue, Antoine Dole cite Despentes : "C'est à la fois ce qui me défigure, Et ce qui me constitue." Citation superbe, qui prend tout son sens à la lecture de cet intense roman.

Posté par Caroline Dumont à 20:54 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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