01 décembre 2013

Corniche Kennedy de Maylis de Kerangal

Corniche Kennedy

"Les petits cons de la corniche. La bande. On ne sait les nommer autrement. Leur corps est incisif, leur âge dilaté entre treize et dix-sept, et c'est un seul et même âge, celui de la conquête : on détourne la joue du baiser maternel, on crache dans la soupe, on déserte la maison."

Ils sont jeunes, beaux, pleins de morgue, de fougue, à eux tous ils cristallisent le vertige de l'adolescence. Ils se retrouvent sur la Plate : la corniche Kennedy, d'où ils plongent - des sauts appelés Just Do It ou, Face-to-Face en fonction du danger occasionné, 7 mètres pour le premier, 12 pour le second - sans peur ni crainte, défiant ouvertement les policiers qui surveillent cette zone. Parmi ces gosses, car ce ne sont que des enfants finalement, il y a Eddy dit Bégé pour beau gosse, le meneur du groupe, le petit Mario qui le suit à la trace, ami fidèle, et puis les autres, peu nommés mais dont l'histoire ne s'y intéresse que peu, si ce n'est juste pour l'effet de groupe. Et dans cette jeunesse désargentée de Marseille, où l'ennui est tué par la drague, la frime, le style, le bruit, l'excitation grisante lorsqu'ils sautent du haut de la corniche - le sentiment alors d'être en vie - règne l'impression d'une liberté bien loin d'être acquise, où la triste cité se rappelle à leurs souvenirs chaque soir, quand il est l'heure de rentrer.

Et puis un jour, une fille arrive - surprise en plein acte de vol - c'est une inconnue, une qui n'est pas des leurs, elle paraît d'un autre monde, un monde plus riche, plus aisé, même son nom est différent : Suzanne. Elle intègre la bande, au moment où la police, contrainte par la municipalité, décide de renforcer le dispositif de protection de la côte littorale. Jeunes contre flics. L'équipe de surveillance est orchestrée par un commissaire, porté sur la vodka pour oublier les sales affaires qu'il n'est pas parvenu à résoudre - trafic de femmes, de drogues, mafia... Sylvestre Opéra est fatigué de tout, blasé et le peu de l'énergie des jeunes qu'il capte à travers ses jumelles semble lui évoquer des souvenirs bien trop loin. Métaphore alors de l'exaltation de l'adolescence, ère solaire et suspendue, contre un âge adulte, où tout semble sombre.

J'étais sortie enthousiasmée de ma lecture de Dans les rapides, avec Corniche Kennedy, l'auteure aborde de nouveau ce thème qui semble si bien lui réussir : l'adolescence. Il y a un côté un peu "cinéma" à cette histoire, où l'important semble ne pas être les évènements mais la façon dont ils sont dits et la façon dont les personnages se trahissent, jouent au héros, au voyou parce que c'est bien de cela dont il est question : de faire semblant d'être grand, alors que l'enfance transparaît bien souvent dans ces portraits d'adolescents. Peu de dialogues ici, contenus tout entier dans le récit, ample phrasé continu qui se déroule, tel un flot nerveux. L'écriture est ciselée, parfois trop, étouffant presque la ( trop ?) légère intrigue. Mais les mots de Maylis de Kerangal pour dire la jeunesse, font mouche à chaque fois, et sont superbes d'intemporalité.

"Eddy reste seul, allongé. Il sait bien, pour le Face-to-Face, il a compris la fille, ils sont pareils. Il sait la relance du monde à chaque saut, à chaque impulsion de pied sur la pierre, comme une figure libre qui ferait le pari de la transcendance inversée, il sait le corps débordant et désorienté qui reconquiert un autre espace, un autre monde à l'intérieur du monde ; non pas la chute, donc, le truc grisant de tomber comme une pierre, mais être contenu dans le ciel, dans la mer, là où tout croît et s'élargit, et devenir le monde soi-même, coïncider avec tout ce qui respire, et que ce soit intense, rapide, léger, il sait tout cela, il en connaît les dangers, le tourbillon, la nausée, les yeux révulsés, la tête à l'envers."

Posté par Caroline Dumont à 15:06 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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