11 octobre 2013

Dans les rapides de Maylis de Kerangal

Dans les rapides

"Le type sourit, appuie sur l'allume-cigare, retourne une cassette dans l'appareil, presse la touche play, hausse le volume, enclenche la vitesse, et, avant-bras tendus sur le volant et coudes cassés en angle droit mais poignets souples, regard fix et bouche entrouverte, il appuie sur la pédale, démarre en trombe.

Autre chose vrombit au même moment, autre chose les propulse, un son qu'elles ne connaissent pas mais une musique faite pour elles qui l'ignorent encore puisque sont clouées sur place, bouche sèche et cou tendu vers la fine bande transparente encastrée dans le tableau de bord qui déroule, déroule, déroule, tandis que la voiture trace, elle, mute, bolide, Ferrari, Facel Vega n'importe quoi de rouge et de puissant (...), cet autre chose, un son tendu et survolté qui opère dans leurs corps comme une injection d'oxygène : sonnerie du téléphone, bruit sale, nasillard, sans attendre déboule une voix de fille, une voix de fille qui sonne comme une voix de fille justement, une voix qui chante vite, et fort, et vite et fort et vite, fend la cité de béton, pierre contre pierre, traverse le décor, râpeuse, sèche et tranchée avec revers velours, tournoyante, cette voix, le caillou de la fronde..."

C'est une histoire d'amitié à trois, et aussi de la fin d'une amitié. C'est une histoire sur la mythologie du rock. Sur la mythologie de l'adolescence - la fusion avec le bruit sourd des batteries, le rimmel qui coule sur les tempes lorsque l'aube se réveille, les traces de vomissures sur le menton des belles rentrant à la maison familiale après les concerts. C'est un récit plein de vie, plein de fureur. L'histoire de trois filles, trois supers copines, qui vont un soir, en faisant du stop, se prennent la belle claque qu'on peut se prendre quand on est ado : être subjuguée par une rythmique, par une voix, par un groupe : se faire prendre entièrement par la musique et de là, découvrir toute la mythologie du rock, tout y passe. Et cette voix, c'est celle de Debbie Harris, la chanteuse de Blondie - captivante car fille et réellement fille, féminine, belle, blonde, mais aussi dominante et pas dominée par les hommes, pas une simple potiche. Une féminité affichée avec aplomb, signe d'un girl power avant-coureur. Et ces trois copines, dans leur petite ville du Havre, année 1978, vont entrer en ébullition devant cette musique, vivre pour elle, leur temps va être gouverné par les chansons, le rock, punk, pop.Il y aura donc un "Jour-de-Blondie" et puis les soirées, les garçons, leurs corps chauds et inconnus - grands échalas sur lesquels se projettent les désirs ; la fébrilité de cette excitation face à la découverte de la musique : le récit porte tout cela. Conquête d'une terre nouvelle autrefois dominée par les hommes, sur laquelle Blondie vient balayer un souffle neuf, liberté promise, souffle puissant auquel les trois filles adhérent immédiatement, intensément.

Et puis, la rupture, l'une d'elles apporte, un jour, un nouveau modèle. Une autre voix, elle aussi féminine, qui elle aussi électrise l'air, mais d'une autre façon : avec romantisme et relents enfantin, inspirations des Hauts de Hurlevent - Wutherings Heights, de la violence de la lande anglaise, frémissements aux multiples détails sonores, beauté habitée, unique, cri de louve hors norme qui happe dans son univers exigeant. Kate Bush, qui va alors lentement disloquer le trio. Kate Bush versus Blondie, l'une rejetée car trop cérébrale, et l'autre critiquée car trop immature. L'amitié des trois filles va tanguer dangereusement, d'autant que l'amour va s'y mêler, désintégrant le trio.

Dans les rapides m'a captivée et conquise grâce à l'écriture de Maylis de Kerangal : c'est à la fois beau, brut, ça épouse une vraie rythmique, un phrasé particulier, vif, un ton rock, une assurance folle. C'est un texte, qui, plonge au plus profond des émotions de l'adolescence, s'y colle et en ressort tout ce qui fait l'adolescence, foisonnement de sentiments bruts et naïfs, corps qui vivent au rythme des soirées, des nuits qui n'appartiennent qu'à ces jeunes filles, des émotions, de la morgue, des tensions, moments où tout se joue et explose dans une myriade d'instants qui passent, - déjà nostalgiques.

Posté par Caroline Dumont à 19:19 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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