30 septembre 2013

La peau d'un autre de Philippe Arnaud

La peau d'un autre

"La pendule face à lui le rappelle au flux de ce qui l'emporte. Et l'a jeté ici, galet sur le rivage. La récréation est dans une demi-heure, c'est là que, de la cour, on remarquera le paper-board. Il sait qu'ensuite tout ira très vite, jusqu'au GIGN. Pourtant la saveur du moment lui échappe, comme un fruit défendu. Il pose sa mitraillette et écarte les pans de son cache-poussière, se tourne vers la femme, qui s'est mise du côté des enfants. Lui s'est un peu décalé, afin qu'elle et elle seule voie la ceinture d'explosifs collée à son ventre, le gros scotch marron tout autour. Qu'elle comprenne. La préméditation. Qu'elle le prenne au sérieux. Qu'on le prenne enfin au sérieux."

Un matin, un homme entre dans une école maternelle, une ceinture d'explosifs contre le ventre et une mitraillette à la main. C'est la classe d'Anna qu'il a choisi, jeune instit veillant sur les enfants, aimant son métier parce que ça bouge, parce qu'il y a des moments merveilleux et d'autres plus durs. Cet homme lui, n'a pas eu d'enfance, ou si peu. Une enfance en Afrique, où il n'avait pas sa place, où sa peau n'avait pas sa place. Garçon africain à la peau blanche, piquetée de rouge, cheveux frisotants de roux, d'où le surnom qu'il se donne : Pigment. Garçon perçu comme une erreur par les siens, une malédiction, à peine humain, qu'il faut sacrifier. Enfant qui ne peut être élève en même temps que les autres, qu'un maître bienveillant va accepter en cours du soir. Et à chaque fois sur le chemin du retour, les mêmes brimades : les autres jeunes africains l'attendent, pour faire pleuvoir les coups, parfois les couteaux sont sortis, et parfois c'est encore plus dur. Et à vingt ans, la route fut longue, les cicatrices nombreuses, qui parcourent son corps et son âme. Car même son envoi en France ne lui permettra de trouver sa place. Seule l'écriture le consolera - bref répit dans l'injustice de sa condition.

Le texte est dur, sincèrement, les mots sont forts, certains passages sont à la limite du soutenable (l'épisode des fourmis en Afrique), mais je n'ai pas décroché du roman. On suit le déroulé de la prise d'otages, et parallèlement à cela, Pigment nous dévoile le flux de ses souvenirs - souvent durs, parfois teintés d'espoirs. Ses poèmes jalonnent le récit - laissent entrevoir toute la noirceur du monde auquel a été confronté le jeune homme.

On suit également les pensées de l'institutrice, Anna - quelques échos à son adolescence, dure elle aussi - faisant alors se confronter deux abimés de la vie, se jaugeant. Parce que la frontière entre le mal et le bien n'existe pas dans ce roman. Si l'acte de Pigment est effroyable, l'auteur nous laisse entrevoir progressivement les racines de ce mal. Il est dommage que le personnage d'Anna ne soit pas creusé un peu plus, ce qui la rend difficile à cerner.

Une des petites élèves, Marion, est aussi une des voix du roman : du haut de ses quelques années, la petite fille est une source de fraicheur, de lucidité et de raison. D'instinct, elle comprend que Pigment n'est ni un "méchant" ni un monstre, et parvient à saisir sa tristesse. Elle est à l'origine d'un des plus beaux moments du roman, où cette enfant simplement munie d'un morceau de craie parvient à apprivoiser en quelque sorte leur ravisseur.

L'ouvrage soulève beaucoup de thèmes : la condition des albinos en Afrique (mais aussi leur acceptation en France où la couleur de peau du jeune homme est perçu comme une "maladie"), l'immigration en France, terre d'une hypocrite liberté, où, en stigmatisant, l'on y construit des boucs émissaires...

Ce huis-clos psychologique se lit d'une traite; La tension dramatique de la prise d'otage se trouve renforcée par le minutage des séquences et l'alternance des points de vue. Les poèmes de Pigment y sont glissés et révèlent tout le talent du jeune homme, toute sa souffrance et tous les cauchemars qu'il a parcouru. L'écriture y est vécue comme un baume, comme exutoire pour la haine, l'incompréhension, la douleur. Le style de l'auteur est en adéquation avec les poèmes de Pigment : rythmé, âpre, beau, parfois haché et lapidaire, où les blessures sont montrées à vif. Le poème final - Demain la nuit, magnifique - évoque un monde dévasté par la cruauté des hommes, un monde dans lequel Pigment n'a jamais eu sa place, un cauchemar reflet de notre actualité...

Posté par Caroline Dumont à 16:46 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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