03 septembre 2013

Norlande de Jérôme Leroy

Norlande

"Oui, je sais que tu avais aimé ce soleil de minuit, ces aurores boréales dans nos clairières ou sur nos glaciers qui forment le plus beau spectacle du monde. C'est que nous sommes si près du cercle polaire, en Norlande... J'ai aussi perdu le sens de cette beauté-là, on me l'a volé, et si les autres me semblent irréels, le monde aussi m'est devenu étranger, comme un décor vaguement hostile. Pire que ça, même. Il faut que je te raconte une histoire à ce propos et peut-être me comprendras-tu, comprendras-tu ce que je ressens."

Il était une fois un petit pays pacifique, nommé Norlande, cadre idyllique où la beauté des paysages scandinaves est à couper le souffle, où la nuit ne dure que deux ou trois heures aussitôt chassée par une aube souveraine. Un pays où le taux de meurtres, de vols est moindre, où les hommes politiques vivent uneexistence simple à l'image de leur peuple. Un pays calme, non loin du cercle polaire, à l'étrange beauté bleutée des lacs qui fait confondre ce pays avec les royaumes imaginés dans les histoires pour les enfants. Mais ça, c'est la Norlande d'avant.

Car le récit que nous lisons n'a rien à voir avec un conte, ou plutôt un version sanglante et cruelle d'un royaume surpris par des coups brutaux. Car les signes avant-coureurs étaient pourtant bien là, insidieusement ils se glissaient, dans la bouche des épicières, des gens du peuple, dans le discours de certains élus très à droite, et surtout dans les tracts d'un curieux groupe, les Chevaliers de Norlande, dont l'emblème est l'arbre d'Yggdrassil et dont le message est clair : incitation à la haine raciale, au meurtre des étrangers. Il y a bien quelque chose de pourri au royaume de Norlande, et c'est notre héroïne qui va nous retracer le fil des événements tragiques qui se sont déroulés il y a peu dans son pays et qu'elle a subie de plein fouet, et auxquels elle tente de survivre.

Car Clara a assisté à une tuerie sur la petite île de Clamarnic. Une tuerie réalisée par "l'Autre" comme le surnomme Clara, un "lone woolf", un loup solitaire, terroriste isolé, ne dépendant d'aucun groupe d'extrême droite, mais qui a organisé froidement son acte, de façon calculée et machiavélique. Un acte pour lequel la rencontre de Clara avec "l'Autre" fut déterminant. Un événement qui marquera la fin de l'innocence d'une jeune fille, mais aussi d'un pays tout entier. Car à l'image de la naïveté de la jeune fille, loin de tout engagement politique - du moins au début - préférant se réfugier dans la beauté du temps présent, de la poésie des paysages qui l'entourait, la Norlande ressemble à Clara : un pays aveugle aux monstres qu'elle engendre en son sein, jusqu'à ce que l'irréparable se produise.

"L'Autre" car innommable, comme les actes qu'il a perpétués. Clara mettra longtemps avant de pouvoir le nommer, avant de pouvoir expliquer son rôle à elle dans cette histoire. Enfermée dans une chambre à la clinique Reine-Astrid, emmurée dans son esprit, images sanglantes et visions d'horreur se répondent. Les mots qu'elle couche sur le papier, la correspondance avec son amie française, lui font se dévoiler tout doucement. On suit l'évolution psychologique du personnage, grâce au pouvoir libérateur des mots. Les échos à l'insouciance d'alors, à la naïveté d'hier tranchent violemment avec la situation actuelle ; tout comme la beauté du pays sans cesse évoquée contenant pourtant des monstres. Ses lettres, Clara les écrit à une amie intime, Émile, une française, qui fut le personnage central de La grande môme, un autre roman de Jérôme Leroy. De nombreuses références à ce romans sont ainsi parsemées dans le récit, ce qui donne envie de le lire, mais m'a tout de même un peu agacée.

Jérôme Leroy a transposé la tragédie d'Utoya dans un pays fictif, ressemblant très fortement à la Norvège. Cette transposition permet à l'auteur d'explorer ce fait divers, de remonter à ses sources, de dévoiler la montée d'un extrémisme de plus en plus radical et surtout de démontrer l'effroyable banalité du mal. Jérôme Leroy n'oublie pas de souligner les actions montées par la population, notamment la jeunesse pour se battre, le mouvement des Indignés est évoqué, les Anonymous aussi, bien que cela reste survolé. L'auteur évoque également les méfaits d'internet, immense plate-forme où les dires les plus immondes sont lâchés, l'anonymat protégeant leurs auteurs. Autant de pistes ouvertes évoquées par l'auteur, non pas pour perdre le lecteur, mais pour l'inciter à y réfléchir, à s'y intéresser, à se questionner dans une démarche de citoyen.

"Je me sens toujours, à passer la majeure partie du temps dans cette chambre de clinique, aussi absente à moi-même. Peut-être un peu moins, au fil des semaines. Mais quand je t'écris, plus je t'écris et plus j'arrive à sortir de moi-même. Je pose à côté de moi ma peur, ma culpabilité comme si c'était de vilains objets. Et je retrouve, quand je les évoque, le goût des fruits, les lumières du ciel, ton regard bleu, ton rire, nos goûters chez ma grand-mère Helena Zemski, l'odeur de la résine de la forêt autour des lacs."

Posté par Caroline Dumont à 20:28 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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