16 juin 2013

Bacha posh ou le primat du garçon

Bacha Posh

"Ça veut dire que dissimuler son identité permet d'être davantage soi-même que de se montrer sous son vrai jour ? Que parfois, le mensonge peut engendrer la vérité ?"

Farrukh est un jeune Afghan, chef d'une petite troupe de garçons qui s'entraînent chaque jour à faire de l'aviron. Farrukh est écouté, respecté par ses copains, Gracile, fin, viril, ambitieux, Farrukh possède ce sentiment de liberté qu'ont les garçons et les hommes dans un pays où être une femme est synonyme d'une vie emplie de contraintes. Avec son équipe, Farrukh espère aller aux Jeux Olympiques, représenter l'Afghanistan.

Or Farrukh est en réalité une bacha posh, une de ces filles dont les parents décident d'en faire un garçon, par manque de fils dans la famille. Ce statut se termine lorsque la jeune fille accède à la puberté, et donc lors de ses premières règles. Farrukh est contrainte de redevenir Farrukhzad, et surtout elle doit renoncer aux libertés qu'elle avait étant garçon : sortir tête nue sans burqa, se promener seule dans la rue, courir, faire du sport... Tout cela lui est désormais interdit. Elle doit rester au domicile, aider sa mère et ses soeurs en cuisine, et ce sera à la petite dernière, Amina, cinq ans, que reviendra le rôle de devenir une bacha posh. La transition est difficile et l'horizon de Farrukh se rétrécit alors cruellement....

Le roman évoque une coutume surprenante, souvent peu connue, pourtant répandue en Afghanistan et au Pakistan. L'ouvrage permet d'interroger, avec subtilité et finesse, sur le véritable coeur du problème : l'émancipation des femmes, qui sont, par le poids des traditions, souvent réduites à une vie sans droits ni privilèges. Je pense que l'auteur aurait pu aller plus loin dans l'exploration de la transition de Farrukh en Farrkhzad (qui équivaut à une castration symbolique). L'aspect physique est brièvement évoqué, où l'androgynie passe par un corset cruel. Charlotte Erlih insiste surtout sur le sentiment d'injustice qu'éprouve Farrukh, le revirement des privilèges du jour au lendemain qui lui paraissaient avant acquis et simples (comme se retrouver dans la même pièce que son père - ce qui devient interdit en tant que fille, si le père ne l'a pas demandé; regarder un homme dans les yeux, sortir sans une présence masculine etc).

Bacha posh soulève également la question du genre : qu'est-ce qu'être une fille ? Qu'est-ce qu'être un garçon ? La façon de se mouvoir, le port de tête, le langage, le courage ou le sexe ? Est-ce un état d'esprit ou est-ce uniquement physique ? Ne serait-ce qu'une construction sociale ? Le roman déconstruit la question. Car cette mystification du travestissement dénonce bien plus qu'une pratique culturelle offrant quelques années de liberté à une jeune fille dans un monde où l'homme est roi ; elle interroge également les conditionnements, nos conditionnements, le fait de reconnaître une différence entre homme et femme (accentuée par le contexte d'un pays où le droit des femmes est moindre), car Farrukh se trouve dans une société où être un homme permet un épanouissement plus grand... Le roman peut aussi permettre de faire un parallèle avec nos sociétés occidentales et de mettre en lumière le pourquoi de certaines valeurs qui y sont inculquées, créant un clivage sexué. Bacha posh interroge timidement la notion de l'identité sexuelle : notre sexe nous condamne-t-il à vivre selon les normes sociales qui en découlent et qui nous conditionnent ?

La fin, ouverte, ne tombe pas dans la facilité (j'ai eu la crainte d'une love-story irréelle), et rappelle la dureté et le poids des traditions. Un roman qui se lit d'une traite, avec une héroïne menant un combat pour lequel on ne peut que s'attacher et espérer... Car comme le dit Farrukh : "Séparer les rêves et la vie, c'est renoncer à changer les choses. (...) On ne peut pas se contenter de baisser les bras en rêvant aux contes de fées..."

Posté par Caroline Dumont à 20:01 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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