21 avril 2013

Rouge métro

rouge métro

En lisant les dernières lignes du roman, une chape de plomb s'est abattue sur moi, mes oreilles bourdonnaient et j'étais étrangement ailleurs : j'étais dans le métro, assistant moi aussi au drame que vit la narratrice, Cerise...

Cerise est en seconde, au lycée. Chaque matin et chaque soir, elle prends le métro. Pendant chaque trajet, elle observe intensément, les visages, les corps des gens qui l'entourent, la beauté, la tristesse à partir desquels elle s'invente des histoires. Le métro, machine à rêver pour Cerise. Et un jour, elle assiste à quelque chose, qu'elle ne nomme que comme le "film-souvenir", celui qui prend tellement de place dans sa tête qu'il écrase tous les autres. Quelque chose qu'elle ne parvient pas à oublier. Ce jour-là, auquel Cerise revient sans cesse, elle avait mis une nouvelle robe, rouge comme les événements à venir...

Le lecteur se doute qu'il s'est passé quelque chose de terrible, lié à ce curieux sdf, un jeune homme qui, chaque jour, débite des discours incroyables que Cerise écoute, un jeune homme aux yeux verts qui étincellent d'une curieuse façon et que la jeune fille va renommer Zyeux verts. Et Zyeux verts est au bout : Cerise sent qu'il va craquer...

"Zyeux Verts, ce jour-là, il a arrêté de tenir. Il l'a fait. Je savais ce qu'il allait faire. Et il savait que je savais."

Dès le début du récit, on sent que Cerise est bouffée par un souvenir, elle nous évoque son quotidien, son mal-être ordinaire d'adolescente aux parents divorcés, de jeune fille solitaire, qui ne parle que lorsque ça l'intéresse, qui observe les yeux grands ouverts le monde qui l'entoure. Et dans ce monde, elle les voit eux, les invisibles : ceux que l'on ne voit plus à force de les voir tous les jours : les pauvres, les sdf. Qui émeuvent cette jeune fille.

"Eux, c'étaient leurs phrases qui me mettaient à l'envers. C'étaient ce qu'ils disaient et qui ne collait pas avec la situation, la beauté, souvent, de ce qu'ils disaient, qui ne collait pas avec leur crasse, leur odeur, avec leurs dents noires, avec leurs fringues trop grandes, avec leur sourire artificiel et leurs yeux absents, avec leurs vieux visages. Ils avaient toujours de vieux visages même quand ils étaient jeunes. Ça n'allait pas ensemble, leur allure et leur âge, leurs paroles et leur air. C'était trop ou pas assez. C'était pour ça qu'en face, on était mal à l'aise."

Car Cerise est sensible, elle ne veut pas voir "le monde comme ça", pas croire qu'il est comme ça, elle voudrait donner plus qu'elle ne possède. L'auteur décrypte habilement ses sentiments face aux sans-abris : le malaise qui s'empare d'elle, le désir de les aider, l'impuissance, le constat que le monde ne tourne pas rond, que l'aveuglement des gens qui ne les voit pas, qui ne veulent plus les voir, les tuent tout doucement...

Tout doucement, le récit nous entraîne inexorablement vers sa chute, les choses s'accélèrent, le ton de Cerise devient de plus en plus urgent jusqu'à ce qu'elle nous livre ce qu'il s'est passé ce jour-là dans le métro... On sent son besoin d'écrire, de révéler au monde ce qu'il s'est passé, sans jamais juger, simplement décrire ce qu'elle a vu, ce qu'elle a observé cette fameuse journée et aussi les jours précédents décryptant les prémisses de ce qui allait ce dérouler. L'écriture est la seule manière pour la narratrice de se libérer d'évènements traumatisants, qui ne demandent qu'à sortir d'elle-même :

"Parle pas, dit maman. Autant me dire, reste enfermée, toute serrée avec tes larmes rentrées, les images qui s'enkystent, l'orage dans la tête, un volcan dans la poitrine."

Un récit fort, prenant, sublimé par le grand talent d'écriture de l'auteur.

Posté par Caroline Dumont à 11:42 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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